"Ô étrange Église Orthodoxe, si pauvre et si faible, qui se maintient comme par miracle à travers tant de vicissitudes et de luttes. Église de contrastes, à la fois si traditionnelle et si libre, si archaïque et si vivante, si ritualiste et si personnellement mystique.
Église où la perle de grand prix de l'Évangile est précieusement conservée, parfois sous une couche de poussière. Église qui souvent n'a pas su agir, mais qui sait chanter comme nulle autre la joie de Pâques."
P. Lev Gillet ("Un moine de l'Eglise d'Orient)

11 février 2017

La voie de la sagesse pour le combat spirituel (st Marc)

Celui qui s'efforce de vaincre sa propre volonté par les moyens de l'obéissance et la prière suit une sage méthode ascétique. Sa renonciation aux choses externes indique sa lutte interne.
Saint Marc l'ascète






He who tries to conquer his own will by means of obedience and prayer is following a wise ascetic method. His renunciation of external things indicates his inward struggle.'
St. Mark the Ascetic

09 février 2017

sainte Marguerite de Diveyevo, alias "mère Frosya": 20ème anniversaire de sa dormition

Chapitres : "le récit authentique de Mère Frosya" et "le cierge"
(pages 227-245, 249-251, édition anglaise "Everyday saints and other stories")






Sainte Marguerite de Diveyevo
("mère Frossia")





J'étais encore petite quand je l'ai compris: je n'avais pas du tout envie de me marier! Mon père buvait. Si nous ne le voyions pas rentrer de jour, nous savions qu'il reviendrait pendant la nuit en faisant du scandale. Et nous l'attendions, maman et moi, toutes tremblantes... Et bardaf! Voilà le portail qui claque. Mon Dieu! C'est mon père qui arrive, ivre.
Il entre:
- "Sers-moi à dîner!" crie-t-il, quelle que soit l'heure.
Ma mère lui servait le dîner... A son goût ou pas, il lui jetait l'assiette à la figure! J'ai vu et revu cette scène et j'ai dit:
- Reine des Cieux! Épargne-moi le mariage!
Nous avions une voisine, Oulita. Elle s'était retrouvée avec 2 doigts arrachés, je ne sais plus comment. Et moi, je Pensais: "Seigneur, je préférerais qu'on m'arrache quelque chose plutôt que d'être donnée en mariage! Parce que, qu'on le veuille ou non, ça va m'arriver!"
Je n'arrêtais pas de demander à la Reine des Cieux: "Mère de Dieu, envoie-moi ailleurs." Mais je n'en avais parlé à personne. Sauf à maman.
Puis le jour est venu où mon cousin Grisha et la soeur de mon père, tante Maria, ont décidé de se retirer dans un monastère. D'aller lui à Sarov et elle à Diveïevo. Ils étaient plus âgés que moi. J'étais encore toute jeune.
Je vais les voir:
- Emmenez-moi!
Ils n'ont pas voulu.
Mais moi, j'ai dit: "Reine des Cieux, Mère de Dieu! S'ils ne m'emmènent pas maintenant, de toute façon, je m'enfuirai!"
Tel était mon état d'esprit. Je ne voulais pas vivre dans ce monde.
Eux se préparent à partir et moi, j'en tremble: "Saint Seraphim, aide-moi!"
Un jour où mon père et ma mère ne travaillaient pas, il y avait je ne sais quelle petite fête. Voilà que ma mère, qui avait peur d'aborder le sujet, se lance quand même:
- Tu sais, père, Masha rentre au monastère, et Grisha.,.
- Et alors?
- Laissons Frossia partir avec eux.
Mon père réplique:
- Tu es folle ou quoi?
Et ils se taisent... Maman a peur d'en dire trop. Mon père était un homme sévère.
Silence. Mon père, au bout d'un long moment, me dit:
- Frosya, tu as entendu ce que ta mère a dit?
- Oui...
- Et qu'est-ce que tu en penses ?
- Je ne suis pas contre. Je suis d'accord.
C'est tout. Et re-silence.
Moi, je suis toute tremblante: "Reine des Cieux, c'est mon destin qui se joue! Saint Seraphim, aide-moi!"
Mais mon père s'était mis à réfléchir. Malgré tout, il craignait Dieu. Et sans rien dire à personne, il a pris sa décision.
Nous étions 3 filles. Mon père nous protégeait. Si on veut marier les 3 filles d'une famille il faut donner une vache à chacune. C'était comme ça autrefois: si on donne sa fille à marier, il faut donner une vache en dot.
Mon père a pris la vache qu'il me destinait et il l'a emmenée à la foire. Pour la vendre. Plus tard, il nous a raconté la chose:
- J'avais fait un voeu: je demanderais le double du prix de cette vache. Si on acceptait, je t'envoyais à Diveïevo. Si on me riait au nez, tu restais à la maison.
Il arrive à la foire. Il voit des rangées entières de bétail.Il se met au bout d'une file.
- Je regarde autour de moi, a-t-il continué.
- Pas mal notre vachette.
- Elle n'a pas sa pareille ici.
Et je vois accourir un vieux en sarrau, la chapka de travers. Il ne regarde rien ni personne, ne pose aucune question et fonce dans ma direction. "Elle est  belle, ta vachette! qu'il dit. Elle vaut combien? Et moi, ni une ni deux, je lui réponds: 24 roubles! 24! Alors qu'elle en valait
tout au plus 12! Mais le vieux s'en est même réjoui. Il n'a pas protesté, il n'a pas essayé de marchander...
- "d'accord qu'il a dit. Et tope là!"
Et il est reparti avec notre vachette.
Le père en était tout bouleversé. Il est resté planté là, son argent à la main. Il revient à la maison. Il se tait. Il commence à dîner. Maman le sert, et lui, il lui demande:
- Alors, Masha va à Diveïevo?
Ma mère:
- Oui...
- Et Grisha aussi?
- Oui...
- Et Frossia?
Maman se met à trembler :
- C'est à toi de...
Le père la regarde et lui dit:
- Prépare ses affaires!
Et nous sommes partis tous les 3. C'était le 5 mai 1915.
Nous arrivons donc à Diveïevo. Comme cet endroit m'a plu! Tout était propre, bien ordonné. Personne ne faisait rien d'inutile. Des cellules jusqu'à l'église il y avait un chemin pavé. C'était bien, oui! Et les chants? On aurait dit les anges qui chantaient! Et les chantres ne manquaient pas. Parmi les 1.000 moniales du monastère, on n'avait que l'embarras du choix! On m'a chargée d'un travail monastique dans un hameau, sur la rivière Satis: je gardais les veaux. Nous vivions sur place. Ma tante Masha est bientôt repartie à la maison, c'est vrai. Elle n'est pas restée ici. C'est que notre monastère, comment était-il? Il ne nous fournissait pas la moindre chemise ni le moindre vêtement. On s'habillait avec ce qu'on avait apporté de chez soi. Mon cousin Grisha a quitté Sarov, lui aussi, au bout d'un an et demi. Un jour, pourtant, il est venu me voir à Satis. Pas spécialement moi, mais parce qu'ils passaient par là pour une histoire de foin. Il m'a aperçue auprès de mes veaux, mes lapti (espadrilles en paille) aux pieds, et s'est mis à rire:
- Tu mets des lapti? Moi, je n'en porterais pas!
C'est ce qu'il m'a dit! Tous les habits et même les bottes étaient fournis gratuitement aux moines. Il s'en est vanté. Et comment croyez-vous qu'il a fait preuve de sa richesse? Il m'a donné une petite pièce de 10 kopecks!
Les soeurs ont bien ri: regardez-moi ce richard qui donne la pièce à sa cousine. Oh! Dieu ait son âme... C'est l'orgueil qui s'est emparé de lui! Il n'avait sans doute pas de destin... Et puis il a été pris de cafard, il n'a plus voulu vivre au monastère, et il est reparti sans même m'avoir prévenue. Tandis que moi, le Seigneur m'a fortifiée! Oui...
Seulement quand mon cousin est allé voir mes parents et leur a raconté que j'étais en lapti et menais une vie rude, ma mère a éclaté en larmes. Ils se sont mis à table et il a pris le pain dans ses mains et il a dit:
- Voilà où est le Royaume des Cieux! Et là-bas, il n'y a rien!
Et maman a pleuré de plus belle.
Mais Grisha n'avait pas vraiment connu la vie monastique. Il avait fait des travaux monastiques peu difficiles: il cuisait le pain au fournil. Ou quand il arrivait que l'évêque vienne, il était chargé de tenir sa crosse. Il avait des longs cheveux qui ondulaient jusqu'aux épaules! C'est le diable qui l'a troublé. Mais il ne s'en est pas rendu compte. Oui...









Et voilà ce que je veux vous dire, mes enfants, pardonnez-moi au nom du Christ! Vous vous préparez à entrer au monastère? C'est bien, ça... Eh bien, la première chose à faire: ne jugez ni les moines ni les supérieurs. Si on juge, on ne s'intègre pas. On s'enfonce aussitôt.
Il n'y a pas longtemps, un certain Vassili est venu de Zagorsk, un hiérodiacre de la Laure. Je l'ai entendu juger les moines: "Ils vivent mal. Ça, ça n'est pas bien," etc.
Je lui dis: - Oh! là! là! Attends un peu! Tu ne vas pas rester au monastère, toi.
Et c'est ce qui est arrivé! Il a quitté la Laure. Oui...
Voici un précepte: si tu vois un péché chez un moine ou chez un hiéromoine ou si tu vois un supérieur qui n'agit pas bien, ne fais pas attention! Détourne-toi et ne regarde personne! Qu ils pèchent. Comme disait le père Seraphim: "Qu'ils vivent là un moment, qu'ils mangent notre pain. Le temps viendra où le Seigneur lui-même les chassera." Juger, voilà ce que vous devez craindre. Ne jugez pas! Ce n'est pas notre affaire, le Seigneur Lui-même les corrigera.
Untel a telle ou telle faiblesse? Ce n'est pas ton affaire. Ne le regarde pas. Personne n'est juge. C'est comme ça! Mais Grisha, lui, jugeait tout le monde: "Ceci n'est pas bien! Cela non plus. Et ça, encore moins! Voilà ce qu'il faudrait faire!" Mais quel moine est-ce donc? Le Seigneur - allez, voilà! - l'a mis dehors. Tu veux vivre selon Dieu, débrouille-toi.
Il arrivait que la bienheureuse mère spirituelle Agathe dise: "Prie à chaque pas: Reine des Cieux, préserve ma virginité, ne me prive pas du Royaume des Cieux, ne me prive pas de Ta sainte demeure!" Alors tu seras fortifié et tu seras vivant. C'est qu'il y a beaucoup d'ennemis, et de tous les côtés.
J'ai vu, je ne sais où, une icône du bienheureux Seraphim, avec autour de lui d'horribles bêtes sauvages et des sortes de crocodiles. Et lui se tient debout et prie. Vous la connaissez? Vous savez ce que sont ces crocodiles? Ce sont les démons et les passions humaines! Mais la prière sauve tout le monde. Tandis que si on juge, on ne vit pas en harmonie et, pour Dieu, c'est abominable. Il faut se regarder soi-même.
Maintenant, voilà comment je prie: "Reine des Cieux, la mort approche... Ne m'abandonne pas !"
Il n'y a qu'Elle, la Mère de Dieu, qui nous aide et nous préserve tous où que nous soyons. J'ai été en prison, j'ai été en exil. Et je ne faisais que répéter: "A l'invincible chef d'armée!"
Qui est le "Kondakion" d'actions de grâces à la Vierge, chanté à l'Annonciation et à la fin de l'Heure de Prime (prière de début du jour, après Matines). Le kondakion est une hymne en l'honneur d'un saint ou d'une fête.
Je ne priais que comme ça, et le Seigneur m'a protégée.
Nous vivions alors au hameau de Satis. Nous avions beaucoup de terre, quelqu'un nous en avait donné. Nous avions aussi beaucoup de bêtes. C'est là que je faisais paître les veaux. Un jour, on nous a envoyé une génisse de Sarov. On voulait élever ce type de vaches. Là-bas, elles étaient gris-blanc et d'une grande robustesse! Les nôtres étaient rougeâtres et pas fortes. Nous avons bien veillé sur cette génisse de Sarov. Ça voulait dire que pendant 2 ans, il ne fallait pas la laisser se mêler à un grand troupeau. Seulement la troisième année.
Un jour, alors qu'elle n'avait que 2 ans, la voilà qui entend tout un troupeau de vaches mugir de l'autre côté de la rivière. Elle s'est déchaînée! Elle était toute excitée et elle est partie les retrouver. Mais c'était interdit!
Je me lance à sa poursuite! Je cours, je cours, mais que puis-je faire contre cette force ?? Et la voilà qui plonge dans la rivière Satis, et qui nage. Et c'est profond. La génisse le traverse à la nage et fonce vers le troupeau.
Mais moi, je suis restée sur la berge! Je tombe à genoux et je crie:
- Saint Seraphim! Tu ne vois donc rien?! La génisse s'est enfuie!
"Tu n'y vois donc rien?! ", voilà sur quel ton j'ai juré contre le Bienheureux! Et qu'est-ce que vous croyez? La génisse s'est arrêtée net. Elle était comme clouée sur place. Puis elle a reculé, elle a fait demi-tour, peu à peu, et, lentement, elle est revenue comme si quelqu'un la traînait! Elle est rentrée dans l'eau et a retraversé doucement la rivière. Une fois sur la rive, je l'ai attachée avec une corde. "AAAh! Coquine! Tu m'as donné bien du souci!" Je me doute bien que c'est le père Seraphim qui l'a arrêtée!  Après, elle ne s'est plus jamais révoltée. Et elle est devenue une très belle génisse! Mais bientôt, on nous a chassés de Satis...
Oui... C'était une époque terrible. Il y a eu la Grande Guerre, et après, ils ont renversé le Tsar. Il y a eu la révolution. Vous n'avez pas connu ça, vous ne savez rien.
Au début, ils n'ont pas touché au monastère, mais ils ont pillé les hameaux. Ils sont venus nous voler, nous aussi. Nous avons eu notre part de souffrances. Et qui volait? Nos propres villages se sont soulevés. Nos propres villages! Lomassovo, à 6 kilomètres de Satis. Nous appelions les paysans et paysannes de là-bas les "lomassy". Et qu'est-ce qu'ils voulaient? Nous voler et tout nous prendre! Mais nous étions au courant que ça allait arriver, on nous avait prévenues. On nous avait envoyé des ouvriers pour qu'ils ramènent de nuit les vaches au monastère. Sinon, le lendemain, on n'en aurait plus retrouvé une seule, on nous les aurait toutes prises! Alors pendant toute une nuit -Mon Dieu! Une nuit entière! - on a conduit le troupeau : Les vaches nous  en ont fait voir! Et les veaux donc!... Il y en avait de tout petits, certains avaient à peine 5 jours, ceux-là, on les a mis sur une charette. Les vaches étaient nombreuses, et les veaux aussi.
On s'est perdues en traversant la forêt. Une forêt profonde. Oh! là! là!, qu'est-ce qu'on était épuisées! On pensait que ça ne serait pas long, mais il y avait peut-être une 20-aine de kilomètres. Et il nous fallait encore contourner le domaine Lazkhain, un riche propriétaire terrien. Il possédait une distillerie: certains l'avaient déjà saccagée. Des gens venus du district et qui buvaient tout alcool! Certains se sont noyés en grimpant dans les cuves. Beaucoup ont crevé sur place. C'était devenu l'anarchie, chacun entrait là où bon lui semblait.
Oui... Les vaches avançaient tant bien que mal, quant aux petits veaux, ils se fatiguaient et tombaient. Jamais je n'oublierai ce qui s'est passé! On a quand même fini par arriver à Diveïevo à 7 heures du matin. L'Office a lieu tard ici, on a voulu y aller. On a mis les vaches dans la cour pour les chevaux. Finalement, on avait ramené le troupeau entier. Après, la mère higoumène nous a ordonné de rentrer. Nous avons bu du thé et nous sommes reparties.

Mon amie Pasha et moi, on n'avait pas dormi de la nuit, et on marchait, on marchait... Et on était fatiguées, on n'avait plus de forces! Et si on s'asseyait?... On s'asseoit carrément sur la route et aussitôt on s'endort. Je ne sais plus combien de temps on a dormi tellement on était fatiguées. Et voilà un paysan qui arrive avec sa charette. Il nous criait de nous enlever de la route, il criait, mais on n'entendait rien, il aurait bien pu nous écraser! On dormait. Et qu'est-ce qu'il fait? Il nous fouette avec son knout! On a eu une de ces peurs: "Seigneur Jésus, où sommes-nous donc?!" Tout autour, c'est la forêt, et nous n'y comprenons rien, nous sommes mortes de peur.
-- Brave homme, dis-nous au Nom du Christ où nous sommes. Où nous sommes-nous perdus?
Lui, il jure grossièrement! Il passe son chemin... Dieu le garde!
Nous restons encore un moment assises. Nous revenons à nous à grand-peine. D'où venons-nous et où allons-nous? Nous nous apercevons que nous ne sommes plus très loin de la propriété où les lomassy pillent Lazhkine et sa distillerie. Apparemment, c'est là qu'allait le paysan dans sa charette. Nous voyons qu'on traîne des braseros et des rouleaux et tout ce qui se trouvait dans la maison de Lazhkine. Nous ne suivons plus cette route-là, on nous tuerait. Vous pensez, des petites moniales... Nous entendons crier: "Maintenant, on va chez les soeurs!"
Nous accélérons le pas! Nos soeurs nous attendent:  -- Pourquoi avez-vous été aussi longues?
Nous leur avons tout raconté: comment nous avions erré, comment nous nous étions endormies, comment nous étions revenues là. Et qu'ils allaient arriver et tout piller.
Nous avions à peine terminé notre récit que nous entendons des soeurs crier:
-- Les lomassy sont là! Avec un drapeau rouge!
Ils font irruption. Ils étaient très nombreux! Nous avions un grenier - ils y vont.
-- Passez-nous les clés!
Notre Mère supérieure leur dit:
- D'accord je vous les donne. Qu'est-ce qu'il vous faut?
-- Il nous faut tout! Tout! Nous allons prendre tout votre blé! Donnez-nous tout ce que vous avez!

La mère supérieure pense qu'elle va pouvoir résister... Tu penses!
Ils ouvrent. Nous avions là du millet, du gruau, de la farine... Nous avons commencé à leur en verser, mesure après mesure. Mais ils étaient incapables d'attendre. Ils nous ont fichues dehors et se sont servis eux-mêmes. Et ils ont tout pris!
Un bonhomme s'est même carrément glissé dans un coffre, dans de la farine. Ce que cause l'avidité! C'était triste et drôle à la fois! Il était tout blanc! Ils ont rempli des sacs.
Et peu après: pang! pang! On entend une fusillade! Qu'est-ce que c'était? On regarde dans sa direction: les paysans de Vertiansk s'étaient soulevés et étaient venus défendre le monastère et chasser ces lomassy.
Nous crions:
- Au secours! On va nous tuer!
Et les gens de Vertiansk nous répondent:
- Qu'est-ce que vous avez à hurler stupidement? Ce n'est pas vous qu'on va tuer, mais ceux-là, qui sont là-bas!
Grâce à Dieu, personne n'a été tué. Ils ne faisaient que tirer en l'air. Les lomassy ont finalement été mis en déroute. Mais ils ont emporté tout ce qu'ils pouvaient! Du vrai brigandage!... Pardonne-moi, Seigneur...
C'était en automne. Au mois d'octobre 1917. Il faisait déjà froid... Nous avions déjà fait nos réserves: des champignons, du kabusta (chou), tout pour l'hiver. Je vois ça comme si c'était hier : un paysan est entré dans la cave, il a sorti une petite cuve, l'équivalent de 2-3 seaux. Elle lui avait beaucoup plu, cette cuve. Elle contenait de très bons petits champignons. Et qu'est-ce qu'il fait? Il les déverse par terre et, tant pis pour ses lapti, il te les piétine! Il n'avait pas besoin de champignons, c'est le cuveau qu'il lui fallait.
Il y avait aussi un Tatare. Une petite cuve lui avait également tapé dans l'ceil, une autre, qui contenait des tomates. - Qu'est-ce que c'est? demande-t-il.
- C'est un médicament à nous! lui répond une des soeurs, une Moldave, qui aimait bien rire.
- Quel médicament?
- Quand une vache attrape des poux, nous la lavons avec ceci : Voilà ce qu'elle lui a dit! Et il l'a crue. Il ne reconnaissait pas des tomates.
cous avions beaucoup de morcecaiux ients en verre pour mettre le lait. Seigneur! Un petit gars se faufile au grenier et voit ces bouteilles. Il en remplit un sac. En descendant l'échelle, toc-toc, elles se sont cassées les unes contre les autres. Il a vidé tout ça dans la cour!Je sais où en trouver d'autres." Et elle y est retournée.
Et ils étaient tous ivres! Ils avaient pris tellement d'alcool à l'usine de Lazhkine. C'est impossible de raconter tout ce qu'ils ont pu faire! Un des paysans était sans connaissance en plein milieu de notre cour. Tout bleu, tellement il était saoul!... Seigneur, pardonne-nous, pauvres pécheurs!
Puis sont apparues... comment dire... les autorités. Quatorze ou 15 personnes qui se sont rassemblées dans notre grande cuisine et qui ont décidé ce qu'il fallait faire de l'alcool. Si on laisse les choses en état, qu'ils ont dit, les gens feront n'importe quoi! Ils ont bien réfléchi et discuté: Et si on se débarrassait de cet alcool?
Les uns voulaient tout verser par terre comme de l'eau. On ne peut pas faire ça! L'alcool est utilisable partout, c'est un médicament. Et les premiers leur répondent: Non, par les temps qui courent on ne peut pas le laisser à portée des gens! Parce que le peuple en état d'ivresse fera beaucoup de mal!

Ils ont fini par décider de ne pas garder tout cet alcool. Il avait été fabriqué avec de la pomme de terre. Des pommes de terre étaient apportées à l'usine et on en faisait du vin. Une espèce de vodka blanche. Mais avant de déverser ça sur la terre, ces autorités sont venues nous trouver:
- Vous avez des bouteilles?
Nous avions de grandes bouteilles emplies d'eau bénite. Nous les leur montrons.
- Qu'est-ce que vous avez là-dedans?
- De l'eau bénite.
Ils nous les ont prises et ils les ont vidées! Par terre! Pour eux, ce n'était pas grave que ce soit de l'eau bénite. Et ils ont pu emporter de l'alcool pour eux en quantité. Ce qu'il en est resté, ils l'ont versé sur le sable.
Après ça, des paysans sont venus de tous les villages, proches ou éloignés, et ils ont filtré ce sable. Et ils ont bu, mes gaillards!... Et à l'usine, combien de paysans se sont noyés!... L'un est tombé dans une cuve et il a brûlé comme du charbon dans cet alcool! Il s'en est passé des choses terribles...
Satis a été pillé, et nous, on nous a chassées. Oui... Quand était-ce? Eh bien, en 1917, au début de la révolution.








Quant au monastère, il a été fermé en 1927... Là, on avait moins peur. Parce que le pouvoir était en place. Tous les monastères alentour avaient été déjà dispersés, mais on ne touchait pas encore au nôtre. Quelqu'un nous protégeait à Moscou. On nous avait communiqué en cachette: "N'allez nulle part pour le moment, tenez bon." Nous avons organisé un artel (corporation ouvrière). Nous ne nous appelions plus monastère, mais artel. Et puis, en 1927, on a exigé de la mère supérieure la liste des moniales et les papiers de chacune.
Nous avons dit:
- Nous n'avons aucun papier!
Et c'était vrai. On nous acceptait au monastère sans papiers d'identité. Mais, bien sûr, on nous comptait, on tenait le compte. Jusqu'à la révolution il y avait plus d'un millier de soeurs. Moi, je suis arrivée en 1915 et on m'a demandé: "Tu es la fille de qui? Tu viens d'où?" Il y avait au monastère une certaine Agatha, plus âgée que moi, mais originaire du même bourg. J'ai répondu:
- Je suis de la même bourgade qu'Agatha...
- Ah! Une villageoise d'Agatha.. .
Et c'est tout. J'ai eu un papier qui disait: "Du village d'Agatha."

Les vieilles moniales racontaient que du temps où les moniales vivaient auprès de saint Seraphim, il y a environ 150 ans, il le leur avait prédit: "Le temps viendra où aux portes de la Nativité, mes orphelines se répandront comme des pois !" Nous essayions de deviner: qu'étaient donc ces portes? Le monastère n'en possédait pas.
Et voilà qu'en 1927, arrive le jour de notre fête patronale: celle de la Nativité de la Vierge. À deux heures, une petite vigile doit avoir lieu. Je faisais alors partie des carillonneuses. Nous nous précipitons pour aller faire sonner les cloches. Je veux actionner la serrure, mais quelqu'un par-derrière retient ma main. Ah! Mon Dieu! Une coiffe rouge! Un milicien! Je ne l'avais pas vu venir. Il bloque la serrure et nous empêche de monter au clocher.
- Stop! dit-il.
- Comment ça, stop?! C'est l'heure de faire sonner les cloches!
- C'est l'heure pour vous. Mais pas pour nous.
Les chantres accourent et nous demandent:
- Pourquoi est-ce que vous ne carillonnez pas?
- C'est le bonnet rouge, là, qui ne nous laisse pas faire! leur répondons-nous, tête baissée.
Faire sonner les cloches pour annoncer la fête nous a été interdit, et on nous a donné 7 jours pour préparer notre départ.
C'était en 1927. En septembre. Le 21, selon l'ancien style. Je ne sais pas quel jour ça fait selon le nouveau. La Nativité de la Vierge, c'est le 21 septembre. Et c'est là que les soeurs se sont souvenues des paroles de saint Seraphim:
Père Seraphim le disait bien: "Mes orphelines aux portes de la Nativité se répandront comme des pois!" Les voilà nos portes de la Nativité.
Elles se sont souvenues de la prédiction du bienheureux! Ensuite les soeurs ont demandé:
- Autorisez-nous pendant ces sept jours à terminer tout ce qui a été commencé. À faire les Offices et à carillonner.
- Faites ce que vous voulez.
Ils n'ont pas refusé.
Au bout d'une semaine, nous avons fait carillonner toutes les cloches pour la vigile! Pour la dernière fois! Derniers carillons, dernier Office... Et comme des oiseaux, nous nous sommes séparées. Voilà... Il pleuvait à verse! En route... Seigneur, les gens étaient contre nous, et le Seigneur était contre nous! Reine des Cieux!...
Mais que vouliez-vous y faire? C'est qu'il était impossible d'accepter la proposition de ces autorités: ne pas s'habiller en moniales! Aller en habit civil! Et plus d'icônes! Un Lénine à leur place. Personne n'avait accepté ça!
Dans l'église de Tikhvine on conservait absolument tout pour la future cathédrale. Ils ont commencé, devant nous, à emporter tout ce qu'il y avait là. Des vêtements liturgiques, des croix, ils ont tout, tout emporté. Et les paysans qui étaient venus avec des charettes n'étaient pas gais: "On avait apporté ça ici avec joie, pour la nouvelle cathédrale, et maintenant on est tristes." Certains baissaient même la tête et pleuraient, carrément. Ça faisait vraiment pitié! Ils pleuraient. Qu'est-ce qu'ils pouvaient faire d'autre contre ce pouvoir?
Le jour suivant, la mère supérieure a été jetée en prison. Et nous, on est parties, chacune de notre côté...
Il y avait un évêque parmi nous, qui se cachait. Il nous a dit:
- On vous a chassées du monastère, mais je ne vous retire pas l'état monastique.
Je ne sais pas ce qu'en pensaient les gens, mais les soeurs raisonnaient comme ceci: "Tout ça, c'est un châtiment de Dieu. Le Seigneur a laissé s'installer ce pouvoir pour nous."

1937. D'autres moniales et moi vivions aux alentours du monastère. Moi, j'étais ici, rue Kalganovka. Et de l'autre côté de la rue, il y avait d'autres petites maisons où habitaient aussi des soeurs. Certaines avaient eu peur d'aller en prison et s'étaient mariées... Que Dieu leur vienne en aide!
C'était une époque où on nous mettait à tour de bras en prison. En 1937. Il y avait ce qu'on appelait des troïkas, des sortes de juges. Je me souviens d'une petite pièce comme ça. Eux, ils sont assis, des hommes costauds. Et nous, un milicien nous a amenées là, 20 personnes d'un coup et rien que des moniales.
- Oh! frère, tu nous en as amené beaucoup!
- Et je sais encore où en trouver.
- Eh bien, jeunes filles?
- Jeunes filles...
- Comment on va vous juger, dites? Alors, vous êtes allées à l'église?
- Oui.
- Écris: "Vagabondes."
Voilà ce dont on nous accusait: d'êtres des "vagabondes."
On nous a emmenées à Tachkent. Dans des wagons à bestiaux, avec des courants d'air partout. Et c'est là que je suis tombée malade. Je n'arrêtais pas de pleurer: "Seigneur, pensais-je, pourquoi on m'envoie en prison? Une prisonnière!" J'étais comme vexée d'être emprisonnée. Et je pleurais. Tout le monde devait pleurer, d'ailleurs. J'avais le visage mouillé de larmes. Et, dès que le train a démarré, le vent a soufflé et j'ai tout de suite pris froid à la tête. Et mon nez! Il était tout gonflé. Arrivée à Tachkent, j'étais incapable de rien comprendre. On m'a hospitalisée. Mais je ne suis pas morte, j'ai survécu...

De Tachkent, on nous a emmenées en rase campagne. Puis quand on nous a libérées, on nous a fait construire toute une ville. On était de la main-d'oeuvre gratuite.
Je revois aussi l'inspection. Un couloir tout à fait sombre. De chaque côté, des gardes avec des baïonnettes. On avait tellement peur! Tous ces gardes, et les chiens qui aboyaient! Seigneur, pourquoi toutes ces précautions, pour des moniales? Et il fallait passer entre les rangées de gardes. Et au bout, on était fouillées. On nous enlevait nos croix. Seigneur, pardonne-les! Mère de Dieu... Un milicien arrache une croix et il la piétine: "Tu portes ça pour quoi faire?!"
Et une fois nos petites croix ôtées, on a eu l'impression qu'on avait devant soi le Seigneur Lui-même crucifié! Comme si c'était le Seigneur en personne qui souffrait sur la Croix! Nous prendre nos croix - quelle humiliation!
Et puis comment vivre sans croix? À l'époque, on filait du fil ouzbek, du coton. Et les métiers à tisser avaient des casse-trames; en les coupant un peu, on pouvait en faire des croix. Et on s'en est fabriqué. On est allées aux bains avec. Aussitôt après, certains ont fait leur rapport aux chefs:
- Toutes les moniales ont de nouveau des croix!
Cette fois, on ne nous les a pas confisquées. S'ils l'avaient fait, on se serait trouvé autre chose.
Il faut dire que le Seigneur nous fortifiait! Une soeur de Diveievo, qui était arrivée en prison avant nous, voit le père Seraphim en rêve. Il conduit en prison tout un convoi de religieuses. Et il dit joyeusement, comme ça: "Ouvrez les Portes! Je vous amène des soeurs! C'est de nous qu'il parlait!

Et avant ça, quand nous étions encore libres à Diveïevo, il y avait parmi nous une bienheureuse, Maria Ivanovna. Elle est morte sous mes yeux peu de temps après qu'on nous a chassées du monastère. Nous n'arrêtions pas de lui demander:
- Petite mère, quand retournons-nous au monastère? Nous n'attendons que ça!
Et elle nous répondait:
- Vous le retrouverez votre monastère. La défunte mère trésorière et moi allons bientôt vous appeler là-bas!
Et vous savez ce qu'elle m'a encore dit?
- Seulement dans ce monastère, on ne vous désignera pas par vos noms, mais par des numéros. Toi, Frossia, l'intendante et moi nous t'appellerons 338!
338... J'ai été étonnée, mais j'ai retenu ce chiffre. Et quand on m'a mise en prison j'ai eu ce numéro! Je m'en souviens encore: 338. Oui, elle m'avait dit cela, la bienheureuse Maria Ivanovna! Et voilà notre monastère!
Que voulez-vous, l'époque était comme ça... Il arrivait toutes sortes de choses. Nous n'observions plus convenablement le Carême. Seigneur, pardonne-nous! Ils cuisaient des choses avec des os... On arrivait quand même à observer le Grand Carême. On buvait de l'eau ou on faisait maigre. On ne mangeait pas gras.
Mais c'était bien d'être aussi nombreuses, les moniales. On était 40. Quelle fête c'était quand on était assises sur nos couches et qu'on sentait venir l'Annonciation! Seigneur, qu'est-ce qu'on était entassées! Et en bas, c'était le domaine de la racaille! Nous, on était en haut. On était encore mieux! Que Dieu les pardonne! Il y avait parmi nous des chantres. Et il nous arrivait de nous réunir en haut et de chanter doucement la "Voix de l'archange." ("Arkhangelskiï glas", chanté le jour de l'Annonciation)
Il y avait des soeurs qui connaissaient tout par coeur: l'Office, les acathistes. On ne nous autorisait pas à posséder des livres. On nous les confisquait, oui...

Un jour où on allait dans une prison de transit et que le voyage était long, il y avait de la racaille dans le wagon d'à côté et qui se bagarrait drôlement! Les soeurs, on était transportées à part. La racaille avait démoli tous les couchages et on avait mis une des filles avec nous. Elle était presque toute nue! Elle n'avait rien sur elle, elle était à peine habillée. Elle n'avait pas de sac, rien. Nous, les soeurs, on avait des sacs. Et une chemise de rechange et un biscuit et puis tout ce qu'il fallait. Mais la racaille, ça n'a rien. Elle nous a fait pitié. Les unes lui ont donné un bout de quelque chose à manger, les autres une jupe, les autres un fichu, on l'a habillée, quoi. Bon, d'accord... Le train poursuit sa route. A un arrêt, un militaire ouvre la porte. On n'était pas escortés par des bolcheviks, mais par des soldats.
- Alors, les soeurs, comment ça va? demande-t-il.
- Tout va bien. Dieu soit loué!
- Quelqu'un a-t-il besoin de quelque chose? Quelqu'un est peut-être malade?
- Ça va. On supporte bien.
Et l'autre fille lui dit:
- Citoyen chef! Les moniales prient Dieu. Elles chantent!
Et lui répond:
- Voilà qui est bien! Chante avec elles, toi aussi. C'est pour ça qu'elles ont été mises en prison. Qu'elles prient.
Il y avait un soldat pour chaque wagon. Il est assis là et il surveille.
Nous, nous sommes à l'intérieur, mais lui, il est dehors. Et il fait froid, il va et vient, il piétine. Il nous faisait tellement pitié! "Seigneur, nous sommes au chaud, et lui, il se gèle là-haut à nous surveiller!"
Dès que le train démarrait il frappait et nous disait:  Eh! les nonnettes! Chantez "La belle dame !" (chanson populaire)
Mais nous, nous chantions "Bénis, mon âme, le Seigneur" (Ps 103) ou bien la liturgie. Et à chaque fois qu'on repartait, même s'il ne savait pas comment ça s'appelait, il frappait pour qu'on chante:
- Chantez "Notre Dame", n'ayez pas peur!
Oui... Seigneur, il y en avait des gentils. Il y en avait de toutes sortes...

Après, nous les soeurs, on a été transférées dans un refuge pour les enfants. Il y en avait un lié à la prison. Leurs mères étaient internées dans des camps et on ne pouvait pas confier ces enfants à la racaille. Dès que ces filles se déchaînaient, elles tueraient un gosse. C'est pourquoi on employait des moniales.
On était bien là-bas! Pour Pâques, quand on avait mis les gamins au lit, on se réunissait à minuit dans le... comment ça s appelait, je ne retrouve pas le mot... Dans le pavillon! Pendant la journée, c'est là que les enfants jouaient. On se réunissait et on chantait à mi-voix: "Ta Résurrection, ô Christ sauveur...", et "Le Christ est ressuscité des morts". Tout doucement...
Mais un jour, l'infirmière et la directrice ont entendu. "D'où vient ce chant? On dirait les anges qui chantent!" Elles sont allées voir et sont tombées sur nous.
- C'est vous qui chantez?
Nous avons eu peur! La directrice était juive. Mais elle n'a rien dit à personne.
- Bon, d'accord. Mais ne chantez pas fort.
Il nous arrivait aussi de baptiser des enfants. Oh! Seigneur, pardon, il faudrait le raconter aux prêtres! Nous les baptisions au moment où nous les baignions. Nous récitions "Je crois en un seul Dieu..." et d'autres prières que j'ai oubliées. On baptisait 4 enfants à la fois. Et un par un, ceux qui étaient malades pour qu'il n'y ait pas de contagion!
Voilà... Et le nombre d'enfants qui sont morts là-bas!... Il y en a eu beaucoup...
C'est quand on était là-bas qu'on a été libérées.
Oh! Seigneur Dieu! Qu'est-ce qu'on n'a pas fait! Combien de choses on nous a fait faire! On a filé, on a tissé, on a élevé des enfants! Nous, des moniales!...
Ah! la prison! Elle n'épargne personne! On dit: "Celui qui n'est jamais allé en prison ira, et celui qui y est allé, jamais ne l'oubliera." Si on pouvait subir à nouveau ces épreuves aujourd'hui... Seigneur, viens à mon secours! Reine des Cieux!... Mais me voilà bien bavarde avec vous!…

En nous raccompagnant et en nous faisant ses adieux, mère Frossia s'arrêta, dénoua son foulard et sortit de dessous sa robe une petite croix en bois.
- Je la conserve bien! Je ne l'ai jamais perdue. Cette croix est une récompense de la prison... Un simple bout de bois. Je vais vous le dire simplement... Si je m'exprime mal, ne m'en veuillez pas!... Vous avez tous passé 70 ans en prison. Vous le comprenez, non? Parce que nous sommes prisonniers du pouvoir soviétique. C'est une vraie prison! Je ne sais pas ce qui viendra après... Quel chemin ça va prendre? J'ai seulement entendu quelqu'un dont je tairai le nom dire: "Fini le royaume de Cham!" (fils de Noé, grossier et vulgaire)






LE CIERGE
Parmi d'autres choses ayant appartenu au bienheureux Seraphim, les soeurs conservaient soigneusement dans un précieux coffre un petit cierge. Quand mère Frossia sortait ces reliques afin que les pèlerins puissent les vénérer, le cierge était d'ordinaire à part, personne ne le remarquait. Un jour, je lui demandai ce qu'il avait de singulier. Et elle me raconta son histoire.

Le cierge datait de l'époque de saint Seraphim. Il l'avait offert aux moniales juste avant de mourir en leur disant: "L'une d'entre vous viendra à la rencontre de mon corps en tenant ce cierge, quand il sera transporté et inhumé à Diveïevo. Car ma dépouille ne restera pas à Sarov, je viendrai vous retrouver à Diveïevo."
A son décès en 1833, le bienheureux fut enterré au monastère de Sarov. C'est là que des milliers de pèlerins, venus des quatre coins de la Russie, affluèrent pour le vénérer. En 1903, il fut glorifié et sa dépouille fut placée dans une magnifique châsse dans la cathédrale de la Trinité. Les Orthodoxes avaient entendu parler, évidemment, des prophéties du bienheureux Seraphim à propos du transfert de sa dépouille à Diveïevo, mais elles semblaient si incompréhensibles, surtout après la révolution lorsque l'on pensa que ladite dépouille avait été détruite, qu'on leur accordait une signification purement symbolique.
Mère Frossia racontait aussi qu'en 1927, à la veille de la fermeture du monastère, la bienheureuse Maria Ivanovna avait rassemblé pour la dernière fois les moniales et, prenant le saint cierge hérité du bienheureux, l'avait allumé devant toutes. Puis, elle avait prédit que la dernière survivante parmi les soeurs ici réunies irait à la rencontre de la dépouille de saint Seraphim à Diveïevo en tenant ce cierge à la main, au nom de toutes les moniales défuntes, torturées, assassinées et restées pourtant fidèles au Seigneur.

Quand mère Frossia me raconta cette histoire, il ne restait en vie qu'une dizaine de soeurs de Diveïevo. D'année en année, leur nombre diminuait. Mais celles qui subsistaient croyaient saintement à la réalisation de la prophétie. Un jour, du millier de soeurs qui avaient vécu à Diveïevo avant la révolution il ne resta plus que mère Frossia.
Les années 1990 virent renaître le monastère, et mère Frossia quitta sa petite maison de la rue Lesnaïa pour une vraie cellule. En 1990, la dépouille de saint Seraphim de Sarov que l'on croyait à jamais perdue fut retrouvée. Une procession traversa toute la Russie et la ramena avec une grande solennité à Diveïevo.
Le cortège avait à sa tête le patriarche Alexis et les archevêques et quand, en présence de milliers et de milliers de fidèles et au son des cantiques, on porta dans l'église la dépouille du bienheureux Seraphim, la novice Frossia, la moniale du grand habit Margarita se tenait sur le seuil, en habit ecclésiastique et le cierge allumé à la main.

Mère Frossia est décédée le jour de la mémoire des nouveaux martyrs et confesseurs de la foi de Russie. Elle fut elle-même une pénitente et une martyre. Tout comme le père Ioann (Krestiankine) qui devait mourir ce même jour de fête, quelques années plus tard.

Vetchnaya pamyat – sveti matii Margarita, moli Boga inas !



08 février 2017

Saint Jacut, abbé et Confesseur (6ème siècle)

Saint Jacut eut pour père Fracan, cousin du roi breton Catoui, et pour mère Alba (ou Guen). Il naquit en Grande-Bretagne dans la première moitié du Ve siècle et eut un frère jumeau nommé Weithnoc ou Guethnoc. Tous deux étaient bien jeunes quand leurs parents, fuyant devant l'envahisseur saxon, traversèrent l'océan britannique et vinrent chercher la paix en Armorique, vers 460. On atterrit au port de Brahee, dans la baie de Saint-Brieuc. Là naquit un troisième enfant, nommé Guennolé, dont la renommée devait rejeter dans l'ombre celle des deux jumeaux Jacut et Weithnoc. On a lieu de croire que Fracan confia ses deux aînés à saint Rudoc et que ceux-ci, à l'abbaye de Lavré, se formèrent au travail des mains, à la prière, à la pénitence. Aspirant à une solitude plus complète, ils allèrent ensuite se fixer à Landoac, y bâtirent un ermitage pour y consacrer le jour au travail des mains et la nuit à l'oraison : ils convertirent la population qui vivait autour d'eux et formèrent ces nouveaux chrétiens à la mise en labour des terrains en friche. Bientôt ils eurent quelques disciples et ce fut comme le noyau de l'abbaye de Saint-Jacut; le nouveau monastère dut sans doute son accroissement aux émigrations de Grande-lretagne en Armorique. Une tradition conservée à l'abbaye de Saint-Jacut rapporte que vers la fin de sa vie, et pour une cause demeurée inconnue, Weithnoc se sépara de son frère sans qu'on puisse dire vers quel lieu il dirigea ses pas. Demeuré seul à Landoac, Jacut continua d'y mener une vie pleine de mérites. D'après Noël Mars, il mourut le 8 février, dans la première moitié du 6ième siècle. Son corps fut enterré dans l'église du monastère qui était dédié à Notre-Dame et qui plus tard a été appelé du nom de Saint-Jacut. A la descente des Normands en Bretagne, vers 878, les reliques de saint Jacut furent dispersées.

Bien qu'on ne possède plus les anciennes archives de l'abbaye on sait que le souvenir de saint Jacut s'y conserva même après 818, date de l'introduction de la règle bénédictine modifiée par les Carolingiens. La paroisse de Saint-Jacut-sur-Ars, près Redon, croit posséder depuis un temps immémorial des reliques de son saint patron : peut-être fut-ce là une des étapes des moines de Landoac, qui y auraient laissé une partie de leur trésor. Le culte de saint Jacut nous est attesté par les livres liturgiques dont s'est occupé de nos jours F. Duine, "Bréviaires et missels bretons"; par exemple un missel de 1503, conservé au British Museum, a deux fêtes en l'honneur de saint Jacut, l'une au 8 février comme dies natalis, l'autre au 5 juillet commémorant sans doute une translation.
Le saint était honoré même en des lieux où ses moines n'avaient pu contribuer à le répandre, comme à la paroisse de Besné, au diocèse de Nantes, en deux anciennes paroisses dont il était le patron dans le diocèse de Quimper.
Bibl. "La Vie de saint Jacût" extraite la Vie de son frère, saint Guennolé (voir 3 mars) - Comme travaux plus récents, voir F. Duine, Questions d'hagiographie, Paris, 1914. - A. Lemaeson, Saint Jacut, son histoire, son culte, ses légendes,Saint-Brieuc, 1912. - Molinier, Sources, n. 400.


Ni icône, ni tropaire, ni Office, "comme d'habitude et trop souvent" dès qu'il s'agit de saints de l'Église né en Occident...

photo : Saint-Jacut-de-la-mer, un village des Côtes d'Armor, nous y avons été le 18 août 2003 


07 février 2017

Pourquoi pas de Salut hors de l'Église? (p. Florovski)

"Extra Ecclesiam nulla salus." (Saint Cyril d'Alexandrie, ndt)
Hors de l'Église, il n'y a pas de Salut, car le Salut, c'est justement l'Église. Parce que le Salut, c'est la révélation du parcours de tout un chacun qui croit au nom du Christ. Cette révélation ne se retrouve que dans l'Église. Parce que l'Église, en tant que Corps du Christ, dans son organisme théanthropique (divino-humain, ndt), le mystère de l'Incarnation, le mystère des "deux Natures", uni de manière indissoluble, s'accomplit continuellement.
P. Georges Florovski, "La catholicité de l'Église"






Extra Ecclesiam nulla salus. Outside the Church there is no salvation, because salvation is the Church. For salvation is the revelation of the way for everyone who believes in Christ's name. This revelation is to be found only in the Church. In the Church, as in the Body of Christ, in its theanthropic organism, the mystery of incarnation, the mystery of the "two natures," indissolubly united, is continually accomplished.
Fr. Georges Florovsky

05 février 2017

Nouveaux Martyrs et Confesseurs de la Foi en Russie


"Sainte paix et mémoire éternelle,
accorde, Seigneur,
à tous les Confesseurs de la Foi qui ont souffert pour le Christ : les tués, les fusillés, ceux morts de froid, morts de leurs blessures, morts de faim, les prisonniers morts dans la Terreur, les Nouveaux Martyrs et Confesseurs russes de la Foi dont Toi seul connais les noms. Accorde-leur la mémoire éternelle
.
"

Prière pour les Nouveaux Martyrs & Confesseurs de la Foi tombés durant la dictature socialiste soviétique en Russie

La vraie joie, c'est... (m. Juliana Schmemann)



La joie, ce n'est pas le rire insouciant - c'est un effort, un exercice quotidien afin de voir la beauté de sa vie, à travers ce qui est dense comme à travers ce qui est léger; de chanter "Allelujah" un jour heureux comme aussi au jour de sa mort.
matushka Juliana Schmemann (6 octobre 1923 - 29 janvier 2017 - R.I.P.)